Terrebonne, mardi 7 septembre 2010
Mardi 28 avril 2009
Papa, tu ne peux pas t'imaginer tout ce qui s'est passé depuis samedi soir. Il est 23 h 35, c'est lundi, et je compose un texte sur toi. Pour toi, plutôt. Imagine-toi donc que ce n'est pas tout : dans l'édition de mercredi, il y en aura un et un autre disant toute l'appréciation, l'estime, l'admiration et l'amour que des dizaines... - qu'est-ce que je dis là - des milliers de gens, par le biais de leurs porte-parole, ont pour toi.
Non, non, ne me dis pas d'arrêter et que c'est bien trop pour un seul. Qu'il y en a tant qui font du bien. Qui se «démènent», comme tu dirais. Oui, mon papa, je sais pourquoi tu as toujours voulu t'effacer derrière pour mettre de l'avant ces autres. Je le sais que tout ce que tu as écrit pendant les 70 dernières années avait un grand «pourquoi» sous-entendu. Ton dernier livre sur les maires de Terrebonne que j'ai lu en comprenant ton dessein m'a émue. Tu parles de tous ces maires, des plus obscurs aux plus reluisants, et tu écris aussi tous les noms des conseillers municipaux et des secrétaires-trésoriers qui ont défilé dans le cours de l'histoire. J'ai résolu de dire ton entreprise cachée, ici, pour qu'on sache encore plus tes mobiles si nobles et si élevés. Je le proclame bien haut : gens d'ici, apprenez que l'auteur a poursuivi ce désir d'inscrire noir sur blanc la trace de ceux qui ont eu, malgré leur travail et leur famille, leurs tracas et leurs tribulations d'humains, le courage de se donner pour autrui. À chacune de nos éditions, il en était de même. Tu aurais aimé qu'on écrive au moins une fois le nom de chaque personne qui s'impliquait pour le bien d'autrui.
J'ai parlé avec plein de gens depuis samedi. Tantôt j'étais en communication avec ton petit-fils, François-René, ton meilleur héritier des talents d'artiste en peinture et en poésie que tu avais en potentiel si évident dans ta jeunesse. Il est en France pour une grande cause, celle de l'art. Il m'a dit : «Maman, regarde dans le premier tiroir de mon bureau. Il y a un article de grand-papa que j'ai toujours conservé. Tu le connais, hein, toujours placide dans ses chroniques, sauf dans cet article, là où il s'excusait presque de son émotion. C'est celui où il parle de son arbre abattu, celui qui l'accompagnait depuis l'âge de 20 ans. J'ai compris quand je l'ai lu que c'était un homme de cœur, un sensible et un poète, mon grand-père. Je serai avec lui pour son grand envol. Dis-le-lui, maman.»
Mon Normand a bien de la peine. Il m'a dit combien il était honoré d'être ton gendre. Il a aimé rire et parler de mille choses avec toi. Il m'a réitéré son plus grand bonheur d'avoir partagé un voyage à Prague avec toi et le privilège d'avoir eu ta confiance. Il m'aide beaucoup à calmer le trop-plein d'émotions qui me submerge en pensant à toi. Avec lui et Nicole, ta belle Nicole, on organise tout pour marquer ton passage, dans le respect de ce que tu désirais. Le salon, le service funéraire, tout sera à ta mesure, mais, pardonne-nous, à ton envergure aussi. Nicole, qui te connaît comme la prunelle de tes beaux yeux bleus, nous a guidés. On en prendra bien soin de ta «préférée», sois-en sûr.
Caroline, ton pilier en secrétariat d'histoire, m'a dit qu'elle classerait tout le matériel que tu voulais mettre en ordre, t'en fais pas. Véronique pleure beaucoup. Tu sais combien elle aimait son «mec»! Elle a préparé beaucoup de photos qu'on montrera sur écran au salon. Mais console-la, s'il te plaît. Maman aussi se prépare le cœur pour nous assister. Elle t'a toujours aimé, m'a-t-elle redit.
Oh! Marc Lincourt m'a écrit de Paris aussi ce matin. Comment ça? tu dis. Je dois t'avouer un secret : on te préparait un cadeau de lui pour la fête du cinquantenaire. Ça fait déjà un mois qu'on se parle presque quotidiennement. Ton ami peintre m'a dit qu'il te doit tant. On s'est rappelé ces grandes soirées à la maison où tu l'accueillais pour l'encourager, le stimuler, l'attiser et l'inciter à poursuivre dans sa voie. Encore une fois, tu as su reconnaître le véritable talent et le faire-valoir.
J'ai vu les copains du journal ce matin. Avant notre arrivée, ils s'étaient réunis à l'instigation de Gilles, ton tant aimé Gilles, pour se relier à toi, à tout ce que tu représentais pour eux. Tu es celui grâce à qui ils poursuivent la mission du journal, et ils en sont bien conscients. Ils te chérissent tant! Ils me l'ont dit dans leurs accolades, leurs larmes, leurs paroles. Tu sais, il y a parmi eux Lise qui m'a offert ses condoléances en m'exprimant qu'elle et les confrères du journal perdaient certes un modèle, un fondateur et un collègue, mais qu'elle m'offrait ses consolations en pensant au père que tu étais pour moi. «Un papa, c'est irremplaçable», a-t-elle dit. Et comment!
Tu sais, avec le cocktail d'émotions et toute cette organisation, je me demandais si je pouvais t'écrire et aussi quoi écrire. J'admets que mon cœur pensait ne pas pouvoir. Je me suis dit que je n'avais qu'à remettre mon habit de journaliste, celui que tu m'as si bien tissé, et relater ces instants d'effervescence en continu et en accéléré depuis samedi soir. J'ai pris la plume, prié ta sainte préférée, sainte Thérèse, de m'aider et me suis imbibée dans cette relation père-fille que je suis si privilégiée de connaître avec toi. C'est ta passion, ton idéalisme, ton cœur si grand, ta générosité et ta bonté que j'ai voulu dévoiler.
C'est l'heure de tombée, papa. Il faut que je remette mon papier. Mercredi, à la sortie du journal, je t'entendrai redire ce que tu me disais si souvent : «Un autre petit miracle!»
Tu en es un pour moi depuis toujours.
Ta fille, Marie-France
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