Terrebonne, mardi 7 février 2012
Mardi 28 avril 2009
La dernière fois que j'ai rencontré Aimé Despatis, c'était en juillet 2008 sur une terrasse de la rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Terrebonne. Il était avec sa fille Marie-France et sa douce, Nicole. Je l'avais trouvé vieilli, courbé, mais avec cette même étincelle dans le fond des yeux que je lui ai toujours connue. Cette petite lueur est celle que je remarque invariablement chez les journalistes allumés que je côtoie aujourd'hui et qui témoigne d'une intelligence et d'une curiosité exceptionnelles.
Lors de cette trop brève rencontre, il m'avait témoigné de sa fierté d'avoir travaillé avec moi, il y a déjà 35 ans. «Ce fut un honneur», m'avait-il dit très sincèrement à quelques reprises. Ce compliment m'avait pris de court, car en toute honnêteté, c'était plutôt à moi de lui faire cet hommage. J'ai voulu par la suite lui rendre visite à son domicile de la rue Théberge pour lui demander de ne pas mélanger les choses, que c'était à moi de le remercier. Mais j'ai manqué de temps et aujourd'hui, je le regrette amèrement.
Aimé Despatis est l'homme qui a fait de moi ce que je suis. Nous avons tous une chance qui se présente dans la vie et dans mon modeste cas, ce fut lui. C'était à l'été 1973 et j'avais 18 ans. Devant le refus de la Fabrique Saint-Louis-de-France de nous laisser, mes chums et moi, présenter un spectacle de Gilles Vigneault à l'église, dans le cadre du tricentenaire de Terrebonne, j'avais pris l'initiative d'écrire une brève lettre publique de protestations dans La Revue. M. Despatis l'avait aimée et m'avait contacté pour m'offrir un job de journaliste. «J'ai besoin d'un jeune, et si tu acceptes, je vais te montrer le métier», m'avait-il expliqué.
J'ai réfléchi une semaine avant d'accepter. J'ai lâché l'école pour plonger, en octobre 1973, dans les vraies affaires de la vie. Je venais de fêter mes 19 ans et à cet âge, comme on le sait, on possède la vérité. En fait, je me considérais à l'époque en véritable mission pour secouer cette ville trop tranquille à notre goût qu'était Terrebonne. Nous voulions une vie culturelle digne de ce nom et surtout, nous voulions sauver le Vieux-Terrebonne de la grande noirceur régnante et de l'ignorance crasse des dirigeants municipaux des choses du patrimoine.
Aimé Despatis ne s'est jamais moqué de cet idéalisme un peu juvénile. Au contraire, il m'a laissé toute la glace requise pour mener mon combat avec d'autres, se contentant d'éditer mes textes en nuançant les mots trop enflammés ou même quelquefois tendancieux. J'ai compris beaucoup plus tard que cet homme sérieux, à la chevelure argentée qui en imposait tant, était aussi un idéaliste, autant que j'ai pu l'être. Il a utilisé ma ferveur pour me former adéquatement et m'inculquer les bases d'un métier complexe. Trente-cinq ans plus tard, à l'Assemblée nationale du Québec, ses leçons de journalisme me servent toujours.
Les cinq années durant lesquelles j'ai œuvré à La Revue de Terrebonne sont les plus belles de ma carrière. Et aussi les plus satisfaisantes d'un point de vue autant professionnel que citoyen. Car finalement, nous avions raison pour le Vieux-Terrebonne. Il est devenu aujourd'hui le quartier qui personnifie cette grande ville banlieusarde. Son sauvetage in extremis et son développement culturel n'auraient jamais été possibles sans la couverture médiatique de La Revue de Terrebonne, qui a permis à ses défenseurs de sortir de l'ombre et de tenir un débat public. Et c'est Aimé Despatis qui a favorisé cela, il ne faudra jamais l'oublier.
En raison de l'amour inconditionnel qu'il vouait à Terrebonne, Aimé Despatis n'a jamais envisagé d'aller œuvrer dans les grands quotidiens.
Pourtant, il aurait pu. Son impressionnante culture générale doublée d'un historien autodidacte remarquable l'aurait conduit au sommet de la profession s'il l'avait voulu. Il a préféré consacrer sa vie aux affaires municipales, scolaires et socioculturelles de Terrebonne. Samedi, à 87 ans, il fouillait encore une bonne histoire pour son journal lorsque le sort en a décidé autrement.
Alors, adieu, M. Despatis. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Ce fut un honneur. Et excusez-moi de ne pas vous avoir rendu visite une dernière fois. J'aurais tant voulu revoir la première salle de rédaction de La Revue, ce petit garage à l'arrière de votre résidence, bourré de livres, où j'ai appris patiemment à taper à la machine et où nous avons eu tant de plaisir à débattre des enjeux de Terrebonne comme de vrais artisans de l'information.
Yves Chartrand
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