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Un brin d'histoire
Le blasphémateur lapidé, Gérard Hoet et Abraham de Blois, 1728. (Crédit : Bizzell Bible Coll., University of Oklahoma Librairies)

Un brin d'histoire

Claude Martel

Mardi 9 octobre 2012

Blasphèmes et jurons

La plupart des «bons Québécois de souche» ont dans leur répertoire un éventail de jurons et de blasphèmes qu’ils utilisent à divers niveaux et selon le contexte social. Comment ces «mauvaises paroles», condamnées par l’Église depuis des siècles, ont pu si bien s’incruster dans notre culture?

 

L’élément déclencheur

Notre intérêt pour ce sujet prend sa source dans une lettre écrite le 13 octobre 1794, dans laquelle le curé de Lachenaie, Joseph Ducondu, se plaint à son évêque du comportement des Mascouchois. Il souligne que «dans une paroisse généralement très encline à l’ivrognerie… le terrain de l’Église (de Mascouche) n’a cessé d’être le théâtre des bouteilles et des blasphèmes»! Cette affirmation nous laisse croire que le blasphème était en vogue chez nous et condamné par le clergé local.

Origine française

En fouillant sur les origines du phénomène, on apprend que nos ancêtres français utilisaient depuis le lointain moyen âge l’invocation de Dieu ou de la Vierge comme exutoire lors d’emportements verbaux ou de moments de frustration.

Ainsi, aussi loin que de l’époque de Louis 1er (826) à Louis XIV (1666), les jureurs ont toujours été harcelés par les ordonnances royales, qui imposaient des châtiments très sévères contre eux : amende pécuniaire, mutilation corporelle et souvent, la condamnation à mort! Devant la rigueur de ces lois, les Français ont plutôt appris à transformer les «corps Dieu», «mort Dieu», «ventre Dieu» en camouflant ces mots en dérivés de jurons, ce qui donnait des «jarnicoton», «morbleu», «ventre saint-gris», etc.

En Nouvelle-France

À leur arrivée en Nouvelle-France, nos ancêtres étaient exposés aux mêmes lois, et ont donc conservé les mêmes habitudes! Faut-il rappeler que le 2e commandement de Dieu dit : «Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu en vain», et que les enseignements religieux nous incitaient au plus grand respect «des choses de Dieu». Ainsi croyait-on que le fait de blasphémer pouvait entraîner la colère de Dieu et nous exposer à tous les malheurs.

Au 17e siècle, on dénombre au pays 14 condamnations pour blasphème devant les tribunaux, mais aucun ne fut passible de la peine de mort. À partir du 18e siècle, les tribunaux de la colonie punissent moins les blasphémateurs, laissant cela à la morale religieuse. L’Église ayant peu d’effectifs sous le régime anglais (surtout entre 1760 et 1840), elle accorde moins d’importance à ces écarts de langage.

Un regain de popularité

Au début des années 1800, les mots «Dieu», «nom de Dieu» et «baptême» continuent d’être utilisés, souvent accompagnés de «maudit» ou de «sacré». Ces jurons se sont répandus et on s’en offusque moins. La situation change après la rébellion des patriotes, au cours des années 1840. Sous l’influence de Mgr Bourget, l’Église joue dorénavant un rôle d’encadrement auprès de ses fidèles, favorisant plus de conformisme dans les pratiques sociales. Paradoxalement, il semble que l’usage du sacre apparaît davantage au cours de cette période autour de l’archipel de Montréal et se déplace progressivement vers Lanaudière et les Basses-Laurentides au cours des années 1860. De nouveaux jurons, marqués par la religion, apparaissent, tels que «Christ», «Vierge» et «saint», puis «ciboire», «calvaire», «tabernacle» et «calice». Ces sacres se répandent surtout au cours des années 1870 et 1880.

Tout porte à croire que le foisonnement des chantiers forestiers qui occupaient tant d’hommes l’hiver aurait été une source d’éclosion de cette pratique de langage charretier, où les nouvelles formes de sacres donnent une place importante aux objets liturgiques. Faut-il faire le lien que ce vocabulaire liturgique leur était familier, inculqué par leur éducation catholique?

Le clergé ne reste pas insensible à cette réalité, exerçant de fortes pressions morales sur ses ouailles, parfois à coups de mandements, de sermons, de prônes, de retraites ou de neuvaines réparatrices. Les autorités religieuses dénonçaient l’usage de ces mauvaises paroles, de cette «habitude diabolique, indigne de tout chrétien puisque c’est la langue de l’enfer»! À la fin du 19e et au début du 20e siècle, les fidèles se corrigent dans une certaine mesure.  Toutefois, comme leurs ancêtres français, ils useront de nouveaux jurons par dérivation, c’est alors que surgissent les : «batèche», «cibolaque», «calvince», «tabarnouche», «câlasse» et compagnie! Ces «innovations» où transparaissent si clairement les jurons d’origine parviennent à satisfaire aux exigences religieuses tout en permettant, jusqu’à un certain point, d’expulser les petites colères quotidiennes.

Vers 1920, le juron «hostie» apparaît et coïncide avec une augmentation de la pratique de la communion. Cherchant à améliorer leur langage, certains transformeront les dérivés avec une parenté phonétique, c’est ainsi qu’apparaissent les : «bateau», «ciboulette», «citron-vert», «espoir», «joual-vert», «tableau», «crime», «carrosse», etc. Jusque dans les années 1950, l’Église considère la pratique du blasphème comme l’un des péchés capitaux des Québécois.

Révolution tranquille et conclusion

Avec la laïcisation des institutions québécoise et la baisse radicale de l’influence de l’Église catholique à compter de la Révolution tranquille, l’usage de blasphèmes, jurons et sacres se répand et parvient à se banaliser dans le langage populaire. Les universitaires qui étudient aujourd’hui le langage québécois considèrent les jurons comme l’une de ses caractéristiques. D’ailleurs, les auteurs Michel Tremblay et Jacques Godbout les ont fait entrer dans la littérature. Et que dire de la chanson, du cinéma ou des téléséries où la langue populaire «injurieuse» perce maintenant.

À l’origine, l’usage du blasphème présentait une réaction face à l’interdit de prononcer le nom de Dieu. Au 19e siècle, le sacre devient de plus en plus présent, car c’était la façon dont le peuple pouvait réagir négativement à cette peur de l’autorité religieuse et sa domination. Ainsi, le sacre serait un phénomène propre au peuple écrasé par le pouvoir religieux. Les plus scolarisés étant souvent plus à l’abri de ce comportement. Bref, le développement du juron à connotation religieuse pourrait indiquer un rejet, conscient ou inconscient, de ce catholicisme imposé; la transgression en paroles étant plus facile que la transgression en gestes.

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Sources :

Jean-Pierre Pichette (2006). «Jurons franco-canadiens : typologie et évolution»; présentation lors du congrès «Le statut culturel du français au Québec».

Diane Vincent (2006). «Le sacre au Québec : transgression d’un ordre religieux ou social»; présentation lors du congrès «Le statut culturel du français au Québec».

Louis Rousseau, Frank W. Remiggi (1998). «Atlas historique des pratiques religieuses – le sud-ouest du Québec au XIXe siècle», Les Presses de l’Université d’Ottawa.

Maison St-Gabriel – chroniques (2006). «Les jurons québécois à travers les âges».

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Commentaires

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  • J. Joubert
    Mardi, 19 août 2014 15:09:56
    Voici plutôt mon idée sur le sujet ;)
    http://toutesmeshistoires.wordpress.com/2014/01/21/racinesprotestantes/

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