L’ABC de Marc Lincourt

Véronick Talbot

L’amour, les arts, l’absolu… Tant d’images jaillissent d’un agencement de lettres qui, placées différemment, renverrait à une autre vision. Tant d’histoires sont liées à ces symboles, tant de vie court au travers leurs courbes. Et pourtant… D’où proviennent ces lettres? Quelle étincelle en a déclenché la création? Avec ses talents de dessinateur, de peintre et de sculpteur, Marc Lincourt s’est lancé sur les traces de la naissance de l’écriture, sous l’angle de la forme et de l’esthétique des lettres. Et avec son âme d’artiste, il leur a donné une nouvelle vocation : la sienne.

Dans son tout premier livre, «Retour aux pierres élémentaires», le Terrebonnien d’origine partage le pèlerinage qui l’a mené à produire la série de tableaux du même nom. À l’image d’un récit de voyage, il confie à quel point des rencontres, des lectures et des objets ont fait grandir son art, de Paris à Lahore en passant par Téhéran. «Plus un projet est long, plus il est intéressant, raconte-t-il. Quand tu le laisses mûrir, tu fais des rencontres et des découvertes qui te font voir de nouveaux aspects et qui viennent tout chambouler.»

Si les mots et les lettres ont pratiquement toujours fait partie de sa vie et de son art – quoique sa vie soit son art et que son art soit sa vie – ce nouveau projet qui l’a mené aux sources de l’écriture a surgi dans son atelier de Terrebonne il n’y a qu’une quinzaine d’années. «Pour une raison dont je n’ai pas gardé le souvenir, je m’étais mis à tracer sur une feuille de papier (…) la lettre A. Au moment où j’allais tirer le trait transversal au centre du triangle, cette lettre m’a soudain semblé différente. J’ai eu l’impression de la voir comme quelque chose d’inaugural. La prémonition d’un moment charnière dans ma vie d’artiste. (…) Elle est devenue une véritable obsession : je voulais voir la lettre A autrement. Je voulais la voir dans son état naturel, la voir nue», confie-t-il dans son livre.

«Le nouveau matériau de mes tableaux»

C’est ainsi que l’artiste s’est envolé au Pakistan en 2009, puis en Iran en 2010, pour remonter aux sources de l’écriture. Après avoir réalisé «La Grande Vague», une œuvre monumentale faite de 400 livres scellés à l’effigie des colons français qui ont commencé à peupler la Nouvelle-France, il a ainsi poussé encore plus loin son travail sur les lettres. En fait, son cheminement a tout simplement évolué, à l’instar de son art, comme il me le mentionnait plus haut. Il a découvert que l’histoire de l’humanité est inscrite dans chacune des lettres qui la composent. Le «A», par exemple, vient de l’image du taureau qui, à une époque, a été vital pour la survie et le développement de notre espèce. S’en suit le «B», dont la signification est maison. Alpha et Beta pour les Grecs, Alef et Beth pour les Phéniciens… L’alphabet est un sensationnel univers. Et la quête de Marc Lincourt, un retour aux sources, aux «pierres élémentaires».

«En Iran, partout où notre regard se pose, la calligraphie nous interpelle par son éloquente présence. (…) Là-bas, je n’ai fait que m’instruire. Je n’avais qu’à ouvrir les bras, emmagasiner les émotions, retenir en mémoire gestes et images pour arriver, à mon retour, à les restituer et en faire le nouveau matériau de mes tableaux à venir», poursuit Marc Lincourt dans son livre.

La tour de Babel, déconstruite et reconstruite

Dans cette série de quarante œuvres qu’il a créées à son retour, exposées en 2012 et reproduites dans le livre «Retour aux pierres élémentaires», les mots sont «un souffle, une respiration» pour l’artiste. Le point de départ : une phrase puisée de lectures inspirantes et écrites sur du papier de riz. S’en suivent davantage de lettres, des traits, des hachures, des courbes qui se lient ou se délient pour former une nouvelle typographie. Sa propre calligraphie. «Chacune des œuvres est faite d’une de ces phrases lapidaires, à la différence qu’elles sont illisibles et indéchiffrables.»

Et parallèlement à ce projet, il y a l’ambitieux «Babel». Une construction qui se veut une gigantesque bibliothèque sans livres avec en son centre, un escalier évoquant les deux hélices de l’ADN. Un monument hommage aux alphabets et à l’écriture, inspiré de la mythique tour de Babel, souvent identifiée à Babylone, en Mésopotamie. L’histoire qui justifierait l’existence de plusieurs langues.

Sur les traces de Marc Lincourt

Toutes les pages de ce journal ne seraient pas suffisantes pour décrire l’ampleur du projet qui est né de la soudaine obsession de Marc Lincourt pour la lettre A, il y a une quinzaine d’années. Encore moins pour témoigner de l’importance qu’ont pris les mots, les lettres et l’écriture dans la vie et l’art de ce fils de libraire. Et il reste tant encore à écrire…

Le livre «Retour aux pierres élémentaires» est disponible dès maintenant en librairie. Et pour des photos du périple de l’artiste en Iran, ne manquez pas l’édition «août/septembre» de la revue «Parcours».

 

 

Ce qu’ils ont dit de l’œuvre de Marc Lincourt…

«Autant la démarche de Marc Lincourt peut paraître rassurante à l’écrit, autant son univers visuel se révèle confondant et paradoxal : il voile le connu pour révéler l’inconnu; il crypte ses messages et mise sur l’obscurité pour débusquer la lumière. Au gré de ses superpositions aléatoires et de ses détournements de signes, il crée une géographie de motifs improbables, des architectures et des cavalcades de lettres, des planètes, des nuages, une vague, un sablier, voire une bicyclette à guidon! Pour tout dire, ce livre me fait penser à la trace tangible, écrite, imprimée et dessinée d’une classe de maître.»

– John R. Porter, historien et directeur général,

Fondation du Musée des beaux-arts de Québec

«Comme il l’a fait dans “La Grande Vague”, Marc Lincourt poursuit son travail sur les lettres. Maintenant avec d’autres œuvres missives, l’écrit demeure toujours le lieu du peintre, l’expression graphologique d’un message visuel. Faisant des mots son matériau, le peintre interroge en un même combat la représentation picturale. S’il prend l’art au pied de la lettre, c’est pour en faire autre chose.»

– René Viau, écrivain et critique d’art

«Quand on suit le parcours de Marc Lincourt, on ne peut s’empêcher d’être interpellé par le fil conducteur d’une œuvre marquée au sceau de l’humanisme. Cette continuité, l’homme l’impose par sa lucidité, son honnêteté, son amour de la vérité, son talent, son génie créateur.»

– Jean Lejeune, traducteur et ami

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