Le conte musical d’une Inuk expatriée

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Par Pénélope Clermont
Le conte musical d’une Inuk expatriée
Photo : Le Pigeon

C’est une Elisapie vulnérable qu’on rencontre à l’écoute de son plus récent album, The Ballad of the Runaway Girl. Vulnérable, certes, mais toujours aussi forte et plus que jamais fière de ses origines autochtones. The runaway girl part-elle, arrive-t-elle? Même l’auteure-compositrice-interprète n’en est pas certaine. Mais assurément, elle n’est pas dans la fuite et a tout un bagage à partager.

«Mon oncle a écrit cette chanson alors qu’il était plus jeune que moi, explique Elisapie à propos de la chanson-titre de l’album. Ça a toujours été beau et mystérieux pour moi. The runaway girl, c’est comme la vie. On a beau expliquer notre vie, elle reste un mystère.»

Peu importe, cette femme mystérieuse, comme l’opus paru en septembre dernier, fait place à de nouveaux horizons, à une nouvelle route pour sa créatrice. Elle l’admet elle-même : jamais un album ne l’aura fait autant puiser en elle que celui-ci. «L’album a été livré sur une grande vague toute profonde et immense à la fois. On la voit venir et on se dit « wow! », il va y avoir un vrai lâcher-prise», confie la mère de trois enfants qui rapporte avoir vécu un grand vertige émotionnel en cours de route, notamment par la lourde histoire qu’elle porte.

Non seulement sa propre histoire, celle de l’enfant adoptée qui fuit Salluit vers Montréal pour s’y construire une famille et oublier les conditions extrêmes du Grand Nord, mais aussi celle de son peuple colonisé et de la peine et des traumatismes qu’il a vécus, et vit toujours.

«J’ai pu m’ouvrir. Avec peur, mais c’est plus l’amour autour de moi qui m’a permis de le faire, expose-t-elle. Je suis une fille qui fonce depuis que je suis très jeune. Je veux mieux que ce que j’ai et je suis prête à dire que je n’ai besoin de personne. Je ne connais pas ça, avoir des parents qu’on appelle tous les jours. J’ai toujours trouvé ça étrange que mes amies ou mes amoureux consultent papa et maman pour tout.»

Or, la mère de famille qui n’avait jamais réellement exploré son côté vulnérable n’a eu d’autres choix que d’y faire face. «Je ne voulais pas apprendre à mes enfants que you don’t need anybody, non! Alors je me suis permis d’être vulnérable devant eux», fait savoir celle pour qui l’exercice n’a pas été facile.

«Ça m’a fait peur, j’ai fait une dépression. Je ne savais pas comment gérer ça», admet-elle avec une grande ouverture. «Ça m’a fragilisée, mais je vais mieux», nous rassure-t-elle ensuite.

Quête de vérité

Selon Elisapie, tout l’album reflète cette vulnérabilité à un moment ou à un autre. À commencer par Ikajunga, la première pièce qu’elle a composée. «Je n’allais pas bien et j’ai pris ma guitare. C’est ma chanson préférée sur l’album. Elle est toute petite, mais elle est remplie de vérité», décrit-elle en parlant de la pièce qui aborde un post-partum qu’elle a traversé.

The Ballad of the Runaway Girl réunit à la fois urgence, contestation, douceur et sensibilité, dit-on de l’album. C’est Una et la chanteuse qui demande à sa mère biologique ce qu’elle a ressenti quand elle l’a donnée en adoption, ou Arnaq, qui rend hommage aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées au Canada. On retrouve aussi Ton vieux nom, dans laquelle Elisapie exhorte son peuple à réaffirmer sa fierté. Des classiques de la musique inuit et autochtone, grande source d’inspiration pour la chanteuse, habitent enfin l’album : Call of the Moose, de Willy Mitchell, Quanniuguma, Wolves Don’t Live by the Rules, de Willie Thrasher, et bien sûr The Ballad of the Runaway Girl.

Brut, comme l’émotion

Souhaitant rester le plus authentique possible et accéder au «vrai», Elisapie, ses coréalisateurs, Joe Grass et Paul Evans, et leurs musiciens se sont réunis dans un chalet au bord d’un lac pour enregistrer ce qui allait devenir le 4e opus de l’artiste. «On a enregistré l’album devant un micro, tous en rond dans la même pièce d’un petit chalet. Je voulais une place vierge, où rien n’avait déjà été fait. C’était une place magnifique et c’était aussi une place que je n’ai pas payée cher!» lance-t-elle dans un éclat de rire.

La transition sur scène pour une tournée entamée en septembre, à Salluit, s’est déroulée tout naturellement, selon ses dires. «Comme l’album s’est fait live, le plus vrai possible, on avait confiance en notre base, soulève la principale intéressée. Les chansons sont tellement émotives et la quête, claire, que ça a été facile de faire le pacing du spectacle.»

Ce spectacle qui, selon Elisapie, amplifie cette envie de partager son histoire et cette émotion au côté brut, sera présenté le 31 janvier sur la scène du Théâtre du Vieux-Terrebonne. «C’est très intense comme spectacle, reconnaît-elle en se fiant aux commentaires positifs du public, mais c’est beau et ça fait du bien.»

***

Pour assister au spectacle d’Elisapie, The Ballad of the Runaway Girl, présenté au Théâtre du Vieux-Terrebonne le jeudi 31 janvier à 20 h, procurez-vous des billets au www.theatreduvieuxterrebonne.com ou au 450 492-4777.

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