Les courageuses d’AMINATE

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Par Gilles Fontaine
Les courageuses d’AMINATE
La survie, leur survie, c’est ce qui a motivé les courageuses d’AMINATE que nous avons rencontré et qui nous ont raconté leur fuite. Elles ont tout abandonné pour vivre.

Certaines personnes délaissent leur situation dans l’unique but de l’améliorer, pour avoir plus d’argent, plus d’espace ou plus de stabilité. Pour d’autres, c’est littéralement une question de survie. Nous avons rencontré six femmes qui, seules ou avec leur famille, ont quitté leur pays pour rester en vie, tout en abandonnant une portion de leur existence pour très longtemps, sinon à tout jamais.

Leur situation était parfaite. Presque parfaite. Relativement heureuses, elles avaient, comme nous tous, une vie normale. Elles étaient éducatrice en milieu scolaire, ingénieure, directrice des ressources humaines, secrétaire ou commerçante. Et comme nous tous, elles connaissaient de bons comme de moins bons moments. Une vie normale, comme nous tous.

La peur

Pourtant, tout s’est écroulé et elles ont dû fuir leur terre natale, rapidement, sans aucune préparation. Ces dames courageuses sont du Vénézuéla, d’Haïti et de la Turquie. La peur aura été pour elles l’ultime motivation.

Pour Marie, cette peur a été nourrie pendant plus de deux ans avant qu’elle se décide à quitter, seule, le Vénézuéla. Ingénieure chimiste pour le ministère du Pétrole, elle avait, avec son équipe, dévoilé certaines irrégularités budgétaires. «Ce que nous avons révélé n’a pas plu au gouvernement et j’ai commencé à subir de la pression. Au début, c’était une pression professionnelle, mais c’est vite devenu personnel, jusqu’à ce que je sois traitée comme une personne qui a trahi son pays», raconte-t-elle.

Perte d’un être cher

Pour d’autres, la perte d’un être cher a été un signal d’alarme. En plus de la douleur vive causée par la mort d’un fils ou d’un mari, ces femmes savaient que la situation ne pouvait plus s’améliorer.

Sarah a perdu son fils, assassiné alors qu’il attendait l’autobus après une rencontre politique. Il militait pour une organisation politique indépendante qui s’opposait au pouvoir au Vénézuéla. Évidemment, elle n’a jamais eu de réponses claires et transparentes. Elle a rejoint l’une de ses filles à Terrebonne.

Le contexte économique peut également froisser le «pouvoir» dans certains pays. «Mon mari, nous dit Manuela, du Vénézuéla, a été tué après qu’il eut refusé que son commerce soit exproprié par des hommes du gouvernement. Il a reçu plusieurs visites, des appels et, surtout, des menaces. Il a toujours refusé de se laisser faire.» La version officielle du gouvernement : un vol qui a mal tourné. Elle a aussi rejoint deux de ses enfants ici.

La sécurité des enfants

«En Haïti, plusieurs familles sont aux prises avec le kidnapping d’enfants et les demandes de rançon, mentionne Betty. Un jour, notre neveu de 8 ans s’est fait kidnapper. Nous avons avisé les autorités et quelques ravisseurs seulement ont été arrêtés. C’est devenu dangereux pour nous par la suite.»

Toute la famille a quitté la résidence pour s’éloigner du danger. Mais rien n’y fit. D’autres menaces ont divisé la famille. Betty dû fuir Haïti pour venir au Québec avec deux de ses enfants.

La discrimination

«Tout a changé depuis une quinzaine d’années dans mon pays», nous explique Fatima, qui s’est enfuie de la Turquie. «Il n’y avait pas de discrimination avant, toutes les religions vivaient bien ensemble. Maintenant, c’est difficile. Beaucoup de femmes non voilées par exemple se faisaient frapper en pleine rue ou dans les autobus.» Fatima, qui ne porte pas de hijab, nous raconte qu’elle aurait pu vivre avec cette situation. Cependant, lorsque des religieux extrémistes ont peint sa maison pour identifier sa religion, plus rien n’allait. Elle devait partir ou vivre dans la terreur. Une ancienne collègue de travail l’a invitée à Terrebonne.

Or, ces courageuses réfugiées font partie de notre vie depuis quelques années, certaines depuis quelques mois. Elles ont laissé leurs biens, quelques membres de la famille et leur travail.

Malgré tout, ces dames tentent maintenant de s’intégrer à notre société. Elles suivent des cours de francisation et souhaitent toutes entrer sur le marché du travail.

Un avenir pour se refaire

L’une d’entre elles, Betty, a réussi. Depuis quelque temps, elle est préposée aux bénéficiaires. «Lorsque je suis arrivée, j’ai fait du bénévolat pendant ma formation. Ça me permettait de me changer les idées et de rester forte.» Et elle en a besoin. Son mari et deux de ses enfants sont pour le moment toujours en Haïti.

Alex souhaite terminer rapidement ses cours de francisation et obtenir son statut de résidente permanente pour ensuite suivre des cours en ressources humaines.

En plus de s’intégrer, Fatima ne veut plus vivre dans la peur et dans l’anxiété. Elle souhaite être reconnue et non punie pour ce qu’elle est.

Marie vient de terminer ses cours de francisation. Elle entreprend un perfectionnement en français écrit au Cégep de Saint-Laurent pour obtenir une attestation d’études collégiales en traitement de l’eau et se rendre à l’université. Elle espère qu’un jour, l’Ordre des ingénieurs la reconnaisse pour qu’elle reprenne un travail en ingénierie.

Pour Manuela, c’est plus difficile. Elle souhaiterait tant retourner à la maison, dans son pays qu’elle aime énormément, mais elle comprend. Elle a été secrétaire pendant 18 ans au Vénézuéla. Elle espère reprendre son travail, mais sait qu’elle doit parler la langue d’ici.

Sarah, Alex, Fatima, Manuela, Betty et Marie sont toutes reconnaissantes de l’accueil qu’elles ont reçu du Canada et du Québec. Certaines attendent leur statut de réfugiée, d’autres sont en attente de leur résidence permanente. Elles ne pourront jamais oublier qu’elles ont été chassées du «nid familial». Par contre, elles n’oublieront jamais qu’ici, elles retrouvent un peu d’espoir.

***

Volontairement et pour protéger ces six courageuses femmes, nous avons omis de les identifier complètement et de montrer leur visage.

 

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La volonté de passer au travers - Journal La Revue

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Clémence Massicotte
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Clémence Massicotte

Beaux exemples d’intégration.