Lieu d’ici, mémoire d’ailleurs

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Par Pénélope Clermont
Lieu d’ici, mémoire d’ailleurs
C’est dans la Forge, près de la Maison Bélisle, que Maryam Izadifard a donné vie aux œuvres de Mémoire de l’eau. (Photo : Marc Montplaisir)

Sur les tableaux, on voit des couteaux. Des couteaux teintés de bleu, de gris, de blanc. Des couteaux immenses, d’autres plus petits. Certains semblent menaçants, alors que d’autres ont l’air d’un objet dans sa plus simple expression. L’un d’entre eux rappelle une épée de Damoclès. Pourquoi des couteaux? Pour la Mémoire de l’eau.

C’est le titre de l’exposition que présente l’artiste iranienne Maryam Izadifard à la Maison Bélisle jusqu’au 7 septembre. Si les œuvres sont étonnantes, l’histoire qui leur a donné vie l’est tout autant. Maryam fait partie de ces artistes qui s’immergent entièrement dans ce qu’ils entreprennent. Il n’y a pas de meilleure inspiration que l’expérience vécue.

C’est ainsi que du 30 septembre au 8 octobre derniers, l’artiste pluridisciplinaire s’est encabanée dans les soubassements du Moulin neuf, à l’Île-des-Moulins. Un lieu qu’elle avait découvert par hasard quelques mois plus tôt et qui lui rappelait ce jour où, pour se protéger durant la guerre en Iran, elle avait dû descendre dans un abri sombre et suintant d’humidité. « C’est un trauma que j’ai voulu revivre, pour le soulager peut-être », évoque-t-elle en plein vernissage, le 5 mars.

Il s’agissait d’une première pour elle, que de plonger ainsi dans une telle expérience créatrice, mais on comprend au fil de la discussion qu’elle n’en est pas à une première sortie de sa zone de confort. « Durant ma maîtrise, je me suis concentrée sur le sujet de mémoire de l’espace. En tant que nouvelle arrivante à Montréal, je me suis mise en performance. Mon corps est devenu un témoin de ce que je vivais. Je voulais recréer les étapes d’un nouvel arrivant. J’ai organisé différents voyages dans d’autres villes, d’autres pays, où je n’avais pas de repères, juste pour revivre la même expérience que j’avais vécue à mon arrivée ici, raconte-t-elle. J’entendais souvent parler du courage des immigrants avant et je ne comprenais pas ce que c’était. Maintenant, je comprends. Le confort, c’est la langue, la culture, les repères personnels, la famille, les amis. Tout le bagage qu’on laisse tomber pour recommencer à zéro, toujours. Ça, c’est le courage. »

Entre eau et couteau

Plutôt que de partir à zéro vers un nouveau territoire, elle a cette fois connecté avec un lieu qui lui rappelait le passé, son histoire. Un lieu où la mémoire de l’espace allait côtoyer la mémoire de l’eau. Ce murmure qui l’a accompagnée durant son confinement dans les soubassements.

Dans l’exposition présentée à la Maison Bélisle, on sent la présence de cette eau qui coule depuis des millénaires de lieu en lieu, de solide en liquide, puis en solide encore. On la sent dans la trame sonore qui berce l’exposition comme dans les couleurs utilisées sur les toiles. Et on questionne de nouveau : pourquoi les couteaux?

« Dans l’isolement des soubassements, les objets que j’ai apportés sont devenus des personnages. J’ai commencé un dialogue avec eux et le couteau a été le premier. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi j’ai apporté un si bon couteau parmi la multitude de choses que j’avais, dévoile Maryam, mais j’ai commencé à jouer avec lui dans l’ambiance et la noirceur, et l’effet miroir de la lame m’a fait réfléchir, m’a fait méditer avec cet objet. Il n’y a pas de hasard, il y a un rapprochement entre l’expérience que j’ai vécue et l’objet en tant que couteau, mais je n’arrive pas à faire de phrase pour l’expliquer, juste des mots clés. »

La mémoire renferme des souvenirs qu’on ne peut pas toujours saisir. On doit se laisser porter et voir où ils mèneront.

L’exposition prend place à la Maison Bélisle jusqu’au 7 septembre. (Photo : Simon Laroche)

Une expérience à partager

L’un des prochains arrêts de l’artiste, dont les œuvres ont été exposées à Montréal, à Téhéran et à Londres, sera à nouveau Terrebonne, puisqu’un autre volet de son travail artistique prendra forme dans les soubassements, comme un retour à la source. «J’aimerais inviter les gens à vivre l’expérience que j’ai vécue. J’aimerais accentuer le moment où on hésite à entrer dans les soubassements, la peur qu’on ressent. Mon idée est prête, mais on va avoir besoin de l’eau et elle un peu glacée, là. On attend que la nature se réveille », conclut-elle.

La Mémoire de l’eau vous attend les jeudis et vendredis de 13 h à 19 h, ainsi que les samedis et dimanches de 11 h à 17 h. Contribution volontaire. Informations : 450 492-5514 ou www.lamaisonbelisle.com.

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