Un brin d’histoire

Claude Martel
Un brin d’histoire
Le Château Masson tel que dessiné et présenté dans le journal «La Presse», en 1901, accompagnant un article annonçant l’acquisition du château par les pères du Très Saint-Sacrement.

Le Château Masson

C’est ainsi que l’on désignait ce grandiose manoir qui forme aujourd’hui la partie avant du Collège Saint-Sacrement de Terrebonne. Son histoire nous plonge dans l’opulence bourgeoise du 19e siècle et symbolise l’héritage de la famille Masson à Terrebonne.

 

Les Masson

Le 31 décembre 1832, Joseph Masson se porte acquéreur de la seigneurie de Terrebonne. Homme d’affaires bien en vue au Canada, Masson s’investit très jeune dans le monde de l’import-export, où il acquiert une fortune considérable; on le qualifie d’ailleurs de premier millionnaire canadien-français.

La famille Masson habite alors l’ancien manoir seigneurial, situé dans l’actuel parc Masson. Le nouveau seigneur est particulièrement entreprenant et s’affaire à redonner un nouveau lustre au complexe de l’île des Moulins, en instaurant notamment un système de turbines. Le malheur frappe soudainement, Joseph Masson décède le 15 mai 1847, à l’âge de 56 ans.

Un nouveau manoir seigneurial

Peu avant le décès de Joseph, le couple Masson caressait le projet de construire un nouveau logis qui conviendrait mieux à leur grande famille et qui démontrerait davantage leur statut social. On peut fort bien imaginer que la «seigneuresse» Masson avait d’autant plus le goût de changer de décor après le décès de Joseph. Ainsi, en 1848, forte d’une fortune évaluée à plusieurs millions de dollars, elle décide de faire construire un vaste manoir qui permettrait d’abriter sa grande famille. Mentionnons que sur les huit enfants vivants, trois étaient déjà mariés et deux autres étaient aux études à l’extérieur du pays, il ne restait donc avec elle que les trois plus jeunes enfants, ainsi que les domestiques.

Madame Masson, de son vrai nom Marie-Geneviève-Sophie Raymond, retient les services de l’arpenteur-architecte Pierre-Louis Morin pour la confection des plans du manoir. La version originale du plan ne comportait qu’un rez-de-chaussée assez élevé du sol, cependant la construction paraissait trop «écrasée» quand elle fut achevée, on décida alors d’ajouter un étage. La dimension de l’édifice est impressionnante pour l’époque, 125 pieds de façade sur 75 pieds de profondeur.

Les travaux de terrassement nécessitèrent le transport de 4 000 voyages de terre (de tombereaux!). La réalisation de la construction revient à plusieurs artisans, dont le maçon Pierre Chapleau(1) de Terrebonne. Un aqueduc privé est construit pour alimenter le manoir, depuis une source d’eau du coteau. Quant à l’éclairage, il est fourni par un appareil au gaz établi dans le manoir.

Les travaux de construction s’étaleront sur six ans, la famille Masson s’installe au manoir en 1854. La somme des travaux totalise 80 000 $, somme considérable pour l’époque, surtout si l’on considère qu’un ouvrier gagne environ 2 $ par semaine.

En terme architectural, le «château» forme un vaste corps de logis tout en pierre taillée flanqué de deux ailes légèrement en saillie sur la façade principale. Un perron donne accès l’entrée constituée d’une grande porte cintrée, encadrée par deux pilastres cannelés qui montent d’un jet jusqu’à la naissance du toit pour servir de soutien à un petit fronton grec, dont les lignes sont reproduites avec plus d’ampleur sur les pignons qui couronnent les ailes latérales. Six hautes cheminées de pierres brisent la monotonie de l’arête du toit, ainsi qu’une remarquable tour centrale dont la coupole surbaissée est soutenue par huit colonnes doriques. La délicate sculpture des linteaux et des appuis des fenêtres vient atténuer la sévérité des murs et compléter leur ornementation. Enfin, un mur de pierre ceinture le parc avec, en bordure de la rue Saint-Louis, une grille et clôture en fer forgé. Face à l’entrée principale se trouve une grande fontaine d’eau qui coule et retombe dans ses trois vasques de fonte superposées.

Le manoir compte un oratoire privé où Mgr Bourget venait chanter des messes privées à madame Masson, en guise de remerciement pour ses bonnes œuvres chrétiennes. Faut-il souligner que la seigneuresse s’investit beaucoup auprès de plusieurs causes religieuses. Madame Masson décède dans son manoir le 27 novembre 1883. À ses côtés, Mgr Bourget lui dit : «Oui, votre maison est splendide, mais celle que vous habiterez bientôt là-haut est encore bien plus belle.»

L’Hospice Sainte-Sophie

Tel que l’avait désiré celle que l’on surnommait la «Châtelaine du manoir», madame Masson légua après son décès le manoir à la Communauté des Sœurs Charité de la Providence, de Montréal, afin que celles-ci puissent y implanter un hospice. Le testament de madame Masson spécifie que celui-ci devra «recevoir et garder en pension, à des prix convenus à l’amiable, des dames respectables et ayant les moyens de s’y mettre en pension pour y vivre tranquilles». Les sœurs prirent possession du manoir le 1er mai 1884. Le nombre de pensionnaires dépassa rarement la vingtaine, «des hommes de bon rang» pour la plupart. Le 12 mai 1888, les sœurs constatent que le legs était devenu plus onéreux que profitable, et décident de rétrocéder le manoir à la succession Masson.

L’abandon

Au départ des sœurs, le manoir reste à l’abandon pendant 14 ans, si bien que bon nombre de Terrebonniens le désignent comme «la grande maison hantée du haut du village»; affirmation véridique ou fruit de l’imagination populaire, qui sait? 

Le 28 octobre 1899, la succession Masson cède le «château Masson» en échange de deux terrains à Montréal et d’une somme de 16 500 $ en faveur de Joseph-Appolinaire Choquette. Le 30 décembre suivant, Choquette vend à son tour le manoir à George K. Dean, un américain de Buffalo. Ce dernier meurt toutefois le 10 juin 1900, à Portland dans l’Oregon. La succession Masson ayant encore une créance non payée de 9 000 $ de celui-ci, elle fit saisir par le shérif l’édifice qui, à la suite d’une vente aux enchères sur le perron de l’église paroissiale, fut adjugé en 1901 à la Congrégation des religieux du Très-Saint-Sacrement.

Notre prochaine chronique traitera de la suite de cette histoire et du rôle des pères du Très-Saint-Sacrement dans l’histoire du Collège Saint-Sacrement.

 

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(1) Père d’Adolphe Chapleau, député de Terrebonne et ancien premier ministre du Québec.

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Sources :

Boismenu, Léo (1924). «Les étapes d’un manoir canadien – Le Château Masson».

Fonds de recherche de l’auteur sur l’histoire du Collège Saint-Sacrement.

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