Un Brin d’histoire

Claude Martel
Un Brin d’histoire
Les dirigeants de la compagnie posant sur le pont de la rivière Mascouche lors de l’inauguration, en 1877. (Source : Collection Claude Martel)

Le chemin de fer des Laurentides

Saviez-vous que l’on doit le développement du village de La Plaine à la construction du chemin de fer qui reliait Sainte-Thérèse à Saint-Lin? En effet, le cœur de ce village était traversé d’une voie ferrée entre 1877 et 1963.

 

La ferveur du rail

En 1870, la Rive-Nord n’a encore aucun chemin de fer, à l’exception de deux petits tronçons, l’un entre Lanoraie et Joliette, l’autre entre Carillon et Grenville. Toutefois, plusieurs projets sont en effervescence, dont le Montreal Northern, projet chéri du célèbre curé Antoine Labelle, de Saint-Jérôme, ainsi que le North Shore, entre Montréal et Québec. C’est d’abord à ce dernier que les municipalités de Sainte-Anne-des-Plaines et de Saint-Lin vont s’intéresser, au point de souscrire financièrement à sa réalisation.

Voyant cet intérêt, Adolphe Chapleau, député provincial de Terrebonne et futur premier ministre du Québec, accompagné d’hommes d’affaires, fonde la compagnie de chemin de fer Montreal and Laurentian Colonization Railway, laquelle obtînt sa charte le 24 décembre 1872. Le nom fut toutefois modifié le 28 janvier 1874 pour celui de Laurentian Railway Co, ou Compagnie de Chemin de Fer des Laurentides.

La fondation de cette compagnie trouble quelque peu l’échiquier ferroviaire du nord de Montréal, de sorte que le curé Labelle use d’influence pour faire passer cette ligne de Saint-Lin vers Sainte-Sophie, puis Saint-Jérôme. Ceci n’est pas sans provoquer un désaccord auprès des habitants de Sainte-Anne-des-Plaines et de Saint-Lin, lesquels veulent un lien direct avec Montréal. Toutefois, les administrateurs de la compagnie sont plutôt vendus à l’idée du curé Labelle. Pour ce faire, les municipalités de Sainte-Anne-des-Plaines et de Saint-Lin doivent contribuer respectivement par les sommes de 25 000 $ et 30 000 $ (soit l’équivalent actuel de 5 et 6 millions de dollars). Malgré cette considérable somme, la compagnie émet l’équivalent de 300 000 $ sous forme de débentures, de sorte que les parts des deux municipalités se retrouvent noyées.

Une construction rapide

Après quelques mois de travaux, l’entrepreneur dut déclarer faillite, n’ayant pas été payé. Chapleau fait alors appel à son beau-père pour compléter les travaux. Nous sommes en 1876,la ligne Hochelaga- Saint-Jérôme vient d’ouvrir. Il faut faire vite, on construit1,6 kmpar jour. Le parcours final compte24,5 km. La ligne appelée St-Lin Jonction débute à l’endroit du même nom, à3 kmau nord de Sainte-Thérèse, sur la ligne appartenant àla Quebec MontrealOttawa and Occidental Ry. Elle progresse par la suite, presque en ligne droite, pour atteindre les gares de Mascouche (prend ensuit le nom Lepage, car elle s’arrête près de ce rang qui longela rivière Mascouche); Sainte-Anne (devient Bruchési en 1910 en l’honneur de Mgr Bruchési); La Plaine et finalement Saint-Lin, qui forme le terminus de cette ligne avec de nombreux entrepôts agricoles et un pont tournant pour locomotives.

L’ouverture de la ligne a lieu le 16 septembre 1877. Le premier départ quitte la gare d’Hochelaga à 13 h. Rappelons qu’à l’époque, la ville d’Hochelaga forme la banlieue est de Montréal ; le chemin de fer du QMO&O n’atteignait pas encore le cœur de Montréal. Pour effectuer ce trajet de57 km(aller), il en coûte 0,75 $ aller-retour. Il faut compter deux heures pour faire le trajet de Montréal à Saint-Lin, dont 45 minutes surla ligne St-Lin Jonction. Il ne fallait certes pas être bousculé par le temps, car ce train dit mixte transporte à la fois marchandises, lait, légumes et passagers (sans jeu de mots).

Projets peu rentables

Après quelques années d’exploitation, le train de Saint-Lin est impliqué dans une violente collision à St-Lin Jct. Cette dernière entraîne la mort de six personnes, dont le président de la compagnie, John-Henry Pangman, lequel eut la tête entièrement séparée du corps par un morceau de madrier! De plus, on ramassait, un peu plus tard, la partie supérieure de la tête de l’infortuné M. Pangman à environ un arpent du lieu du sinistre!

De par sa courte distance et du peu d’industries qu’elle dessert, la ligne n’est pas rentable. C’est ainsi qu’en 1882, la toute nouvelle compagnie de chemin de fer du Canadian Pacific (CP) se porte acquéreuse dela Laurentian Ry, tout comme de la QMO&O de Montréal à Saint-Jérôme et de Montréal à Aylmer.

Il faut toutefois attendre jusqu’en 1895 avant que ne se pointe un véritable projet de prolongement de la ligne de Saint-Lin vers Joliette, laquelle faisait déjà office de principale ville administrative et industrielle au nord-est de Montréal. Après plusieurs années de discussions et d’études sur le projet, rien n’est fait, sinon d’établir que le tracé passera par Saint-Esprit et Saint-Jacques. Le CP est intéressé au projet, mais ne veut pas entreprendre les travaux de construction. Les municipalités concernées ont bien établi une charte dépendante du CP, mais n’osent pas investir les sommes nécessaires à sa réalisation. Le projet avorte donc et est bientôt remplacé par un nouveau en 1901. On le dit plus avantageux et moins coûteux. On projette alors d’étendre la ligne de Saint-Lin à Saint-Esprit, Sainte-Julienne, Rawdon, puis vers Saint-Donat. Encore une fois, des difficultés financières font avorter le projet.

En 1938, il est sérieusement question d’abandonner la ligne!La Deuxième Guerremondiale amène toutefois une période de survie pour celle-ci, car le Camp Bouchard (à Blainville) décide, en 1941, de faire construire une usine de munitions à Sainte-Anne-des-Plaines et fera, pour les circonstances, aménager un petit embranchement de3 kmentre les gares Lepage et Bruchési.

L’inévitable fin

Il en faut tout de même plus pour rentabiliser la ligne, et ce, surtout après la guerre. Auprintemps de 1956, le service de passagers est aboli, la forte compétition, produite par la compagnie d’autobus Transport Laurentides, n’y est pas étrangère. En 1958, la gare de Lepage est démolie. En 1962, il n’y a plus que deux trains par semaine, le lundi et jeudi. On constate que le camion a enlevé toute utilité au train et l’inévitable arrive le 2 novembre 1962, lorsque la Commission des transports du Canada décide d’abolir la ligne St-Lin Jonctionpour le 1er octobre1963. C’est ainsi que disparut, après 86 ans d’exploitation, la ligne originale du chemin de fer de colonisation des Laurentides qui, en fait, n’a jamais atteint les Laurentides ni jamais servi à la colonisation, comme l’auraient voulu ses principaux concepteurs.

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Source : Archives de l’Institut de recherche sur l’histoire des chemins de fer au Québec.

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