Un Brin d’histoire

Claude Martel
Un Brin d’histoire
Louis Lepage de Sainte-Claire, seigneur de Terrebonne (1720-1745) et curé de Saint-Louis-de-France (1723-1750).

Louis Lepage de Sainte-Claire (1690–1762)

Nous commémorons cette semaine les 250 ans du décès du véritable fondateur de Terrebonne, l’abbé Louis Lepage de Sainte-Claire. Prêtre, missionnaire, seigneur, colonisateur, mais surtout un entrepreneur industriel avant-gardiste à qui l’on doit la création du complexe de l’île des Moulins et du village de Terrebonne.

 

Un fils de seigneur

Louis Lepage de Sainte-Claire naît le 22 août 1690 à Saint-François, île d’Orléans. Ses parents sont René Lepage et Marie-Madeleine Gagnon, tous deux de cette paroisse. La famille Lepage est considérée comme aisée, voire bourgeoise, le père exploitant une ferme et un moulin. La famille compte seize enfants, huit garçons, huit filles; Louis est le troisième. Le jeune Louis quitte le cadre enchanteur de l’île d’Orléans dès son jeune âge, alors que son père échange sa terre pour la seigneurie de Rimouski, en 1694. Deux ans plus tard, la famille Lepage est établie dans le nouveau manoir seigneurial de Rimouski, un endroit alors très isolé et habité par quelques dizaines d’individus.

Rimouski n’offrant alors aucun moyen d’instruction, Louis gagne Québec dès l’adolescence où il profitera d’un enseignement à peu près gratuit, dispensé par le Séminaire de Québec.

Le prêtre missionnaire

Le 8 octobre 1713, il reçoit les ordres mineurs de Mgr de Saint-Vallier; le 6 avril 1715, il est ordonné prêtre. Jeune prêtre de 25 ans, il se voit aussitôt assigner la charge de curé de la paroisse de Saint-François-de-Sales de l’île Jésus, laquelle dessert également Lachenaie et les quelques colons établis dans la seigneurie de Terrebonne. Son esprit d’entrepreneur s’installe rapidement; dès 1719, il achète quelques terres du voisinage, mais son regard était tourné du côté de Terrebonne où les potentiels d’affaires semblaient nombreux.

Le seigneur-colonisateur

La chance lui sourit le 2 septembre 1720 : il acquiert la seigneurie de Terrebonne pour la somme de 10 000 livres. Dès lors, il entreprend la mise en valeur de sa seigneurie en construisant un premier moulin à farine en 1721, jetant les bases du complexe industriel que deviendra l’île des Moulins. Un moulin à scie vient ensuite, en 1725. Dès 1723, il entreprend la concession de 24 terres dans la côte de Terrebonne, qui s’ajoutent à celles déjà existantes. Au même moment, il acquiert un terrain voisin du moulin, où il érige une chapelle. Le 30 septembre 1723, Lepage célèbre la première messe dans le nouveau temple de Terrebonne. La paroisse Saint-Louis-de-France venait de naître!

Dès l’obtention de son titre de seigneur de Terrebonne, il gravit les échelons sociaux. Malgré son jeune âge, l’abbé Lepage est nommé, le 9 juin 1721, chanoine du chapitre de la Cathédrale de Québec, tout en demeurant curé de Saint-François.

Profitant de son statut, il reçoit de son évêque la permission de venir s’établir dans sa seigneurie, ceci explique pourquoi il s’investit tant dans le développement de Terrebonne. À cet effet, les autorités coloniales ne favorisaient pas le développement de villages; Lepage fit à sa tête et amena un groupe d’artisans à s’établir autour de ses moulins et de l’église, contribuant au début des années 1730 à la création du village de Terrebonne.

En 1731, le seigneur et curé Lepage fait construire un presbytère qui lui sert également de manoir seigneurial. Trois ans plus tard, on érige une véritable église en pierre, voisin du presbytère. La colonisation va bon train, d’ailleurs, en 1731, Lepage se fait octroyer l’agrandissement de sa seigneurie; il nomme cette portion la seigneurie des Plaines. En 1736, les belles terres cultivables en bordure des rivières des Mille Îles et Mascouche sont presque toutes concédées sur le territoire de Terrebonne.

L’entrepreneur

Ses fonctions de seigneur et curé-missionnaire ne lui laissent guère le temps de remplir ses devoirs de chanoine. On se plaint de ses absences régulières à Québec. Mgr Dosquet le prie de se soumettre à la résidence, Lepage choisit plutôt Terrebonne et donne sa démission à titre de chanoine en 1729.

À titre de seigneur, Lepage investit beaucoup dans le défrichement des terres et dans la construction de ses moulins. Les quelque 53 colons établis à Terrebonne ne suffirent pas à autofinancer ces investissements. Il devient entrepreneur, maximisant les potentiels de ses moulins. Toujours en 1731, il s’engage à fournir aux chantiers maritimes de la colonie et de Paris des planches et des bordages de pin et de chêne, et, pour obtenir le bois nécessaire, il exploite les chênaies des seigneuries de Berthier et d’Autray.

Lepage désirait s’investir dans la construction d’un chantier naval à Terrebonne et fit parvenir un long mémoire aux autorités françaises à cet effet. Faut-il rappeler qu’ici, à titre de colonie française, on autorisait uniquement les industries qui n’entraient pas en compétition avec celles de la France. Cette attitude coloniale fit un grand tort aux projets de Lepage, ainsi qu’à toute l’économie de la Nouvelle-France. À cet effet, en 1738, il tente d’exploiter une forge à Terrebonne et parvient à attirer des investisseurs. Paris le lui interdit, craignant de nuire aux Forges du Saint-Maurice.

Notre seigneur curé avait certes un très bon esprit d’entrepreneur et souhaitait que ses projets contribuent au mieux-être des colons. L’attitude étroite de Paris, mais aussi son attitude peut-être un peu trop téméraire, lui valut un endettement progressif. Le 15 janvier 1745, sa situation financière le contraint à vendre la seigneurie à Louis de Chapt de La Corne, au montant de 60 000 livres, auquel s’ajoute une rente de 1 000 livres jusqu’à son décès. Ses dettes s’élevant à 55 268 livres, il ne se retrouva pas très fortuné de ce marché. En 1749, il tente d’investir de nouveau dans un moulin du côté de Saint-François, mais l’affaire décline rapidement et se termine en 1753.

De retour à la vie missionnaire

Dès 1747, il accepte la desserte de la nouvelle paroisse de Sainte-Rose. En 1750, il quitte officiellement la cure de Terrebonne pour se consacrer à sa nouvelle paroisse – peut-être était-il amer de son expérience à Terrebonne?

Il choisit toutefois de demeurer dans son presbytère de Terrebonne. Sa santé étant chancelante depuis de nombreuses années, il délaisse la cure de Sainte-Rose en 1760. Le 3 décembre 1762, le fondateur de Terrebonne s’éteint dans son presbytère à l’âge de 72 ans. Sa dépouille est inhumée sous l’église de 1734; son tombeau sera transféré en 1879 dans le cimetière sous l’église actuelle.

Louis Lepage de Sainte-Claire eut une vie qui mériterait qu’on lui consacre une biographie écrite. Le fondateur de Terrebonne mérite qu’on salue sa mémoire et qu’on inscrive ses œuvres parmi celles des véritables bâtisseurs du pays. L’édifice abritant la salle du conseil municipal porte aujourd’hui son nom, de même qu’un des deux ponts de l’autoroute 25, ainsi qu’une rue de la ville.

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Source : Notes de recherches d’Aimé Despatis, Archives de la Société d’histoire de la région de Terrebonne.

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