Un brin d’histoire

Par Claude Martel, géographe-historien
Un brin d’histoire
Une image du parc prise il y a un siècle. On y observe les trois petits kiosques, alors tous trois encadrés par une petite clôture décorative, tel que l’avait fait aménager la seigneuresse Sophie Raymond-Masson. On peut encore observer les deux kiosques octogonaux, bien qu’ils aient été quelque peu dépouillés de leurs attraits.

Le parc Masson

Espace vert stratégique au cœur du Vieux-Terrebonne, le parc Masson, aussi désigné par certains comme le «parc des canards», constitue un élément clé du patrimoine local. Le Québec compte peu de parcs aussi anciens qui, au fil des ans, ont su conserver leur cachet d’antan.

 

Bref historique du terrain

En 1739, le seigneur de Terrebonne, Louis Lepage de Sainte-Claire, concède ce terrain à une société marchande (dans lequel il est partie prenante) dirigée par le marchand de bois et militaire Paul-Alexandre d’Ailleboust de Cuisy, lequel exploite le moulin à scie de l’île. Le lot retourne au seigneur à la suite d’un litige. En 1744, Lepage concède le terrain à Agathe Limoges, une ex-actionnaire de cette société qui, semble-t-il, maîtrisait l’art des affaires.

Vers 1755, le seigneur Louis de Chapt de Lacorne (depuis 1745) reprend le terrain et en fait son domaine seigneurial; un édifice en pierres servira de manoir seigneurial de Terrebonne. Au cours du siècle suivant, les divers seigneurs qui feront l’acquisition de la seigneurie conserveront le domaine et son manoir.

Après le décès de Joseph Masson (1847), sa veuve décide de construire un nouveau manoir de l’autre côté de la rue Saint-Louis (l’actuel Collège Saint-Sacrement). Rappelons que Joseph Masson fut le premier millionnaire canadien-français, si bien que sa veuve pouvait aisément se permettre le luxe de s’offrir une nouvelle résidence, d’une dimension de 125 X 75 pieds, construite au coût de 80 000 $. Lorsque la veuve Masson (Sophie Raymond) s’installa dans le nouveau manoir, en 1854, tout porte à croire que le vieux manoir fut démoli et que le terrain fut transformé en un parc privé.

Naissance d’un premier espace vert

Une photo datant de 1865 et prise du manoir Masson témoigne bien que le parc compte un aménagement paysager qui, entre autres, permet à madame Masson d’avoir une vue directe sur ses moulins. Le parc compte alors un petit enclos contenant trois kiosques; ce parc se présente comme un prolongement naturel de l’aménagement paysager du manoir.

Lors de la rédaction du testament de la seigneuresse Sophie Raymond-Masson, le 7 mai 1880, une des clauses mentionne qu’elle léguait ce qui suit à son fils, l’honorable Louis-François-Rodrigue Masson, ministre de la Milice et de la Défense au parlement d’Ottawa :

«Un terrain situé en la dite ville de Terrebonne, connu et désigné sous le numéro 322 sur le plan et dans le livre de renvoi officiel de la dite ville, borné au Nord par la rue Saint-Louis, au Sud par l’écluse du moulin ou rivière Jésus ou des Mille-Iles, à l’Est par la rue du Boulevard (des Braves) et à l’Ouest par le lot 323 dudit plan officiel appartenant à l’honorable L.-F.-R. Masson ».

«Mais ces legs est faits sous les réserves et restrictions qui suivent savoir : Le dit terrain devra être laissé vacant tel qu’il est aujourd’hui; ni bâtisses quelconques ne pourront être construites sur celui, ni par ledit Honorable L.-F.-R. Masson, ni par ses successeurs, ni aucune autres personnes qui pourraient l’acquérir plus tard; on pourra seulement y construire un ou plusieurs kiosques du genre de celui qui s’y trouve maintenant (en 1880), mais rien autre chose; on ne pourra non plus l’entourer d’une clôture fermée de plus de trois pieds de hauteur, laquelle clôture pourra néanmoins être surmontée d’une palissade ouverte et à jour, de deux à trois pieds de hauteur dans la ligne de la dite rue Saint-Louis(1); enfin, une lisière ou passage de vingt pieds de largeur est réservée sur ledit terrain, le long de la grève ou de la rivière en faveur de ma succession».

Un parc municipal

À la suite du décès de l’Honorable Rodrigue Masson, survenu en 1903, l’exécuteur testamentaire de la succession Masson, Alexandre-Henri Masson, offrit le parc à la Ville de Terrebonne pour 2 000 $, soit 1 000 $ de moins que ce qui figurait au rôle d’évaluation municipal. Ainsi, à la séance du conseil municipal du 10 mars 1911, présidée par le maire Ernest-Séraphin Mathieu, la Ville acheta le parc que l’on désignait alors sous le nom de parc public(2).

Toutefois, l’acte de vente entre la succession Masson et la Ville de Terrebonne inclut les clauses que la seigneuresse Masson avait réservées dans la donation à son fils. Si bien qu’aujourd’hui, le Ville doit maintenir la vocation initiale de ce terrain. Encore une fois, la vision de madame Masson et la culture de conservation qu’elle a su inculquer à ses descendants nous permettent encore de bénéficier de cet espace vert au cœur de la ville.

Toute porte à croire que le parc était utilisé depuis de nombreuses années par les citoyens, malgré le fait qu’il était la propriété des Masson. Le grand kiosque octogonal se trouvait autrefois situé dans le «bocage», un petit parc ombragé entre l’entrée de l’île et le site de l’ancienne église. À une date qui nous est encore inconnue, il fut déménagé à son emplacement actuel, au centre du parc.

Outre le fait qu’il ait servi de lieu de détente, le parc fut aussi un lieu de rassemblement pour plusieurs activités socioculturelles. D’ailleurs, nous savons que l’Union musicale de Saint-Louis-de-Terrebonne (une harmonie paroissiale) présentait ses concerts en plein air au cœur du parc. À cet effet, la Ville vota une somme de 40 $ à l’été 1911 afin que le groupe puisse acheter et réparer ses instruments.

L’année 2011 marquera donc le centenaire du premier parc municipal de Terrebonne.

 

___________________________

(1) À l’époque de la seigneuresse Masson, le parc compte une clôture le long de la rue Saint-Louis. La clôture de fer forgé repose sur un muret de pierres similaire à celui du manoir sis de l’autre côté de la rue.

(2) La mention de «Parc Masson» figure au registre pour la première fois le 24 avril 1961.

 

Sources :

Fonds de recherche de l’auteur sur l’histoire de Terrebonne.

Jacques Corbeil / Aimé Depatis (1993), «Terrebonne 110 ans d’histoire du conseil municipal», p.73.

Claude Blouin, notes orales sur les premiers censitaires du lot.

Partager cet article

Commentez l'article

avatar