UN BRIN D’HISTOIRE

par Claude Martel
UN BRIN D’HISTOIRE
Le manoir et le moulin après la restauration de 1931. (Photo : collection Claude Martel)

Le domaine seigneurial de Mascouche – 3e partie

La dernière d’une trilogie! Les derniers 80 ans du domaine sont riches en événements. Depuis trois semaines, nous réalisons que ce site exceptionnel mérite qu’il soit sauvegardé et mis en valeur. Que nous réserve l’avenir?

  

Madame Colville, la millionnaire

En 1930, madame Hazel Kemp-Colville se porte acquéreur du domaine. Elle réalisait un rêve en achetant ce manoir, qu’elle connaissait, afin de lui redonner sa magnificence passée. Sa vision était certes très romantique, mais disons que les édifices étaient dans un état peu enviable. Elle fit appel au plus grand des architectes de l’époque, Ernest Isbell Barrot, dessinateur en chef du CP, lequel réussit à transformer le manoir en une gentilhommière française du 17e siècle (sans lien avec le style architectural initial du bâtiment), en s’inspirant d’éléments architecturaux propres à la Bretagne et à la Normandie. On y retrouva 18 pièces au rez-de-chaussée et 9 à l’étage. La valeur de cette restauration réside dans son contexte architectural du mouvement anglais «Arts and Crafts», visant un retour au mode traditionnel, ce qui était très répandu en Amérique du Nord.

Le toit fut rehaussé de quelques pieds, recouvert de tuiles d’ardoise. Les murs furent délivrés de leur crépi. Deux tours furent ajoutées, une pour mettre en valeur la porte centrale, l’autre au-dessus de la véranda vitrée. Puis l’on fit l’ajout de deux balcons et d’un clocheton. Les bâtiments en bois entourant le manoir disparurent. Le moulin et la maison du meunier furent débarrassés de leurs constructions parasites (enclos de moulin à scie) et remis à neuf. À l’est, la muraille de pierre existante fut refaite et l’on construisit une tourelle et un second muret perpendiculaire servant à dissimuler la piscine. De l’autre côté du muret, un magnifique jardin entourait un bassin garni de fleurs aquatiques. À l’arrière, une longue terrasse bien dégagée longeait la rivière et conduisait à la serre (démolie vers 1975) adjacente au moulin. Le moulin devint un garage. Une ferme fut également construite sur le terrain.

Le site est riche en histoire au temps de madame Colville, rappelons seulement qu’elle était l’amante du premier ministre Bennett et qu’elle hébergea la famille de la grande duchesse du Luxembourg au début de la Seconde Guerre mondiale.

Le juvénat des frères Saint-Gabriel

En 1954, les frères achètent le site qu’ils jugent idéal pour l’implantation d’un juvénat. La communauté est soucieuse de conserver le cachet du manoir (à une époque où le modernisme détruit tout) et charge l’architecte Armand Dutrisac de construire un juvénat adjacent au manoir. Les travaux se termineront en 1958. Malheureusement, l’ajout d’un gymnase, face au manoir, en 1963, vient détruire les efforts d’intégration architecturale faits quelques années auparavant. À partir de ce moment, le manoir est «caché» de la vue des Mascouchois. Le juvénat devient à son tour une école secondaire de 1er cycle : Le Manoir Notre-Dame.

En 1986-1987, la Société d’histoire de la région de Terrebonne (SHRT) s’intéresse fortement à ce site; de concert avec le ministère et la Ville de Mascouche, des études sont effectuées sur le domaine afin d’en connaître son histoire et de faire sa mise en valeur.

Un domaine sous spéculation

Surprise! En 1988, un groupe d’investisseurs-promoteurs achète le domaine. En collaboration avec la SHRT, des plans de développement respectant les besoins du milieu, du promoteur et de mise en valeur naturelle, historique et touristique sont effectués, mais le milieu était-il prêt à s’investir dans de tels projets? Non!

Au printemps de 2000, la commission scolaire quitte l’édifice (qu’elle louait) afin de s’établir dans la nouvelle école du Coteau. À l’automne 2000, j’y installais mes bureaux d’Élections Canada, à titre de directeur du scrutin. C’est alors que j’entrepris une campagne de sensibilisation afin de mobiliser le milieu à sa sauvegarde. Les démarches furent reprises par la Ville de Mascouche, qui réussit à faire acquérir le site par l’UQAM, en avril 2004, pour la modique somme de 1 625 000 $. L’UQAM devait en faire un centre d’études universitaires. Toutefois, les anciens propriétaires avaient loué l’édifice, en 2002, afin qu’il serve temporairement (jusqu’en 2010) de poste régional de la Sûreté du Québec. Malgré que la SQ ait investi plus d’un million de dollars dans l’entretien de l’édifice, celui-ci montrait de plus en plus de failles et de signes de détérioration.

Au printemps 2007, à la suite d’importants déboires financiers, l’UQAM dut se départir de ses immeubles hors campus. Ainsi, le 3 juillet 2008, elle accepta la vente du domaine à la compagnie 6362893 Canada Inc. pour la somme de 3 250 000 $. Depuis de départ de la SQ, l’édifice est à l’abandon. Sans faire de procès d’intention, disons que le propriétaire a failli à ses responsabilités d’entretien et de protection du site. Malgré le fait qu’il devrait nous présenter, prochainement (?), un projet de mise en valeur du site, peut-on collectivement laisser dépérir un lieu si riche, qui fait encore l’objet de visites fréquentes de vandales? Il suffit d’aller voir sur YouTube pour en visionner des extraits!

Dans son projet de schéma métropolitain d’aménagement et de développement, la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) reconnaît le domaine seigneurial comme un site patrimonial d’intérêt, tant pour son aspect patrimonial que pour la valeur de ses boisés.

Depuis 1987, plusieurs études ont été réalisées afin de démontrer la viabilité de projets culturels et touristiques pour le domaine seigneurial. Force est de constater aujourd’hui qu’aucun projet n’a levé, faute de volonté politique du milieu afin d’acquérir et de mettre en valeur ce site. Je crois sincèrement que la région (un partenariat Ville, MRC, CMM) doit acquérir le domaine dans les plus brefs délais, après quoi elle pourra s’adjoindre des partenaires privés dans la mise en valeur du site. De plus, il importe de mettre rapidement en place des mesures réglementaires visant la préservation du site.

  

______________________

Sources : Ethnoscope (1987), Évaluation patrimoniale du Domaine de Mascouche, Rapport d’expertise, tomes 1, 2 et 3. Fonds de recherche de l’auteur.

Partager cet article

Commentez l'article

avatar