UN BRIN D’HISTOIRE

par Claude Martel, géographe-historien
UN BRIN D’HISTOIRE
Extrait d’une carte de Catalogne, produite en 1709, présentant la région de Berthier. Malheureusement, les archives ne comptent pas la carte couvrant la région de Montréal.

  

Visite de Gédéon de Catalogne en 1712

En 1712, Gédéon de Catalogne, militaire, arpenteur et cartographe, publie un rapport dans lequel se trouve un portrait de nos seigneuries. Son œuvre est une source intéressante pour les historiens, mais encore faut-il pouvoir l’analyser. Voici donc le fruit de cet exercice.

 

Gédéon de Catalogne

Né en 1662, à Arthez, dans la région du Béarn (France), ce militaire protestant arrive au pays en 1683 à titre de soldat et arpenteur; il participe donc à la guerre contre les Iroquois et les Anglais. Il devient catholique en 1687, ce qui lui permit de devenir officier et aussi d’épouser Marie-Anne Lemire (1690), avec qui il eut 13 enfants. Il meurt à Louisbourg (Acadie) en 1729.

En plus de ses nombreuses cartes, l’œuvre de Catalogne intéresse les historiens pour son «Recueil de ce qui s’est passé en Canada au sujet de la guerre, tant des Anglais que des Iroquois, depuis l’année 1682» (écrit en 1715), ainsi que pour son «Mémoire sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal» (1712), présentant une description et des cartes détaillées de la Nouvelle-France. Les deux paragraphes qui suivent découlent de cette œuvre. Nous avons cru bon de conserver l’orthographe de l’époque.

Lachenaie

«La Seigneurie de La Chenaye appartient aux héritiers et créanciers du feu sieur Martel, marchand, dont le sieur de Bailleul, lieutenant des troupes, a épousé la veuve. Cette seigneurie fait paroisse avec celles de Repentigny, St-Sulpice et La Valtrie. Elles sont desservies par un prestre du Séminaire de Montréal. Si les Iroquois n’avaient pas détruit une partie des habitans et retardé la culture des terres, chacune des dites paroisses auraient été en état d’entretenir un curé, les terres y estant très bonnes, produisant abondamment toutes sortes de grains et légumes et y ayant nombre de belles prairies et pasturages pour nourrir quantité de bestiaux; la pesche et la chasse très abondantes. Les bois par contrée y sont très beaux de toute espèce et en abondance. Les arbres fruitiers n’y viennent bien qu’en quelques endroits.»

Terrebonne

«La Seigneurie des Mille-Isles, située au nord-ouest de l’Isle Jésus, appartient au sieur Dupré, marchand à Montréal. Ce nom de Mille-Isles lui vient de la grande quantité presque innombrable qui la sépare de l’Isle Jésus. La plupart de ces isles sont couvertes de sapinage, fort touffues quelques unes de moyens chesnes qui produisent abondamment des glands, que les plus ménagés amassent pour les pourceaux. Elles sont la pluspart fort pierreuses et peu propre à la culture. La terre ferme où les habitans ont leurs déserts sont (sic) très bonnes, produisent abondamment toutes sortes de grains et légumes, particulièrement de bon tabac, chanvre et lin. Les forests contiennent toutes sortes de gros bois. La fertilité de ces terres fait que les habitants y sont fort aisés quoiqu’ils soient éloignés du commerce de leurs denrées. La Chasse et la pesche y est abondante.»

Analyse du rapport

En 1712, Lachenaie compte 216 habitants et Terrebonne en compte autour de 80. Il s’agit encore de seigneuries en processus de colonisation, principalement du côté de Terrebonne, où les premiers colons ne sont implantés que depuis 1702.

En ce qui concerne la description de la seigneurie de Lachenaie, de Catalogne se trompe en associant ce territoire aux paroisses de Repentigny, Saint-Sulpice et Lavaltrie. Lachenaie partage alors une cure avec Saint-François-de-Sales, laquelle dessert aussi les colons implantés à Terrebonne. Les héritiers du seigneur Raymond Martel «possèdent» la seigneurie qui croule de dettes, si bien que l’huissier royal en contrôle les deux tiers; aussi, pour pallier cette situation (!?), en 1712, la veuve Martel épousait le capitaine Louis Audet de Piercot, sieur de Bailleul, qui administra la seigneurie.

La guerre avec les Iroquois avait effectivement laissé le territoire dans un état lamentable, retardant de 20 ans le développement de la région; toutefois, les effectifs du clergé étaient encore assez restreints et il est peu probable que ce nombre aurait permis d’installer des curés dans toutes les paroisses. D’ailleurs, le secteur est desservi par un jeune prêtre du Séminaire de Québec, Charles Plante, qui d’ailleurs fut élevé au rang de chanoine le 26 novembre 1712, soit neuf ans après son ordination.

La description des potentiels agricoles est assez juste, bien que le sol argileux de Lachenaie présente des contraintes dans la culture de plusieurs légumes; il s’agit plutôt d’un sol favorable aux grains. La pêche et la chasse y étaient sûrement abondantes; la forêt étant alors plus diversifiée qu’aujourd’hui avec de belles érablières composées de plusieurs essences de bois francs, notamment de chênes.

En ce qui concerne la seigneurie de Terrebonne, de Catalogne la désigne sous le nom «des Milles-Iles». Il s’agit ici d’une erreur, car la seigneurie des Mille-Îles se situe à l’ouest de Terrebonne et couvrait ce qui allait devenir les environs de Sainte-Thérèse. Les colons établis à Terrebonne habitent «le fin fond du monde», il n’y a plus rien après! Aussi, jusqu’en 1722, les gens avaient pris l’habitude d’associer le nom Mille-Îles pour désigner le territoire de Terrebonne (ou plutôt devrais-je écrire «Terbonne»).

Il est vrai que la plupart des îles (surtout les petites) sont pierreuses et donc peu propices à la culture. Lorsque de Catalogne mentionne que «leurs déserts sont très bonne», il fait sûrement allusion au fait qu’il y a encore peu de surfaces défrichées (ce qu’il appelle les déserts), toutefois, en ce qui a trait à la fertilité des terres, cela est fort discutable. Les terres de la côte de Terrebonne et du village n’étaient certes pas les meilleures en matière de potentiel agricole, ce qui explique aussi qu’elles étaient propices au tabac, au chanvre et au lin.

 

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Sources :

Dictionnaire biographique du Canada, biographie de Gédéon de Catalogue, par Thorpe, F.J.,

Université Laval/University of Toronto (2000)

Extrait du Rapport de Gédéon de Catalogne, 1712, publié dans l’ouvrage de Munro : «Documents relating to Seigniorial Tenure in Canada», publié par la Société Champlain, Toronto, 1908, p.102-103.

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