Un Brin d’histoire

Claude Martel
Un Brin d’histoire
Plan général de réaménagement. (Source : Collection Claude Martel)

Le Plan de revitalisation du Vieux-Terrebonne en 1971

Au début des années 1970, la société québécoise est en quête de modernisme, rejetant par le fait même tout un pan de son passé. Dans ce contexte, la préservation du patrimoine était «le dernier de nos soucis». Le Vieux-Terrebonne était alors un quartier en pleine mutation, comportant un bon lot de vieux logis que l’on pouvait qualifier de médiocres, voire de taudis! Certaine que Terrebonne était en train de devenir une grande ville régionale, la Ville prit une série de mesures en ce sens. Elle mit en branle un plan de rénovation urbaine du Vieux-Terrebonne.

  

Le contexte

Le maire Claude Paquette et son conseil municipal sont parvenus à ramener une certaine accalmie politique à Terrebonne. En 1970, la Ville «va bien», les projets fusent de partout : habitations à loyers modiques, parcs industriels, nouvelle bibliothèque, projet d’aréna, réfection des parcs, révision complète du plan de zonage, bref, le développement résidentiel et commercial bat son plein. Dans ce contexte d’effervescence économique, les autorités municipales se questionnent sur l’avenir des quartiers plus anciens, notamment sur le sort du «Bas du village» (Vieux-Terrebonne).

Le mandat d’étude

C’est dans cette optique que le conseil municipal mandate les urbanistes Soudre, Latté et Morales, en 1970, afin de réaliser un plan de rénovation urbaine. Le rapport doit contenir un dossier sur chaque immeuble, l’évaluation à sa valeur marchande et produire une recommandation pour chacun. Doit-il être conservé, rénové ou démoli? Cette démarche allait provoquer une certaine inquiétude au sein de la population, notamment auprès de plusieurs petits propriétaires qui se voyaient déjà dépossédés de leurs résidences pour trois fois rien. Le maire Paquette tenta de les rassurer, miroitant que d’intéressantes subventions les aideront à améliorer la condition de leurs logements et leur qualité de vie!

L’étude et l’année 1971

Les travaux d’inventaire et d’analyse se déroulent au cours de l’année 1971. Les consultants passent au peigne fin tous les éléments du quartier : qualité du réseau routier, égouts sanitaires et pluviaux, aqueduc, utilisation du sol, zonage, densité de population, état de chacun des édifices et des logements, problématiques de circulation et de stationnement, etc. On s’attarde même à l’inventaire des bâtiments historiques. Surprise! Selon le rapport, le quartier ne compte que 10 édifices patrimoniaux, dont 4 sur l’île des Moulins. S’il faut en croire les auteurs du rapport, tous les bâtiments construits après 1855 n’avaient pas de valeur historique! Même l’édifice de la Home Shoe, datant des années 1740, ne méritait pas leur attention!

Pendant ce temps, la ville de Terrebonne connaît toujours un développement effréné. Dubord Construction amorce un grand chantier résidentiel dans l’île St-Jean; on parle d’une seconde phase de HLM; on inaugure une nouvelle bibliothèque, un service de facteurs, mais les taxes augmentent et le projet d’aréna divise la population. À l’issue d’un référendum, la population rejette ce projet. L’automne est marqué par une campagne électorale qui mobilise l’attention. L’éternelle bataille entre bleus et rouges reprend : le maire Paquette, dans le camp des bleus, et l’ex-maire François Paquin, dans le camp des rouges, qui tente de prendre sa revanche. Sur la scène provinciale, les libéraux de Robert Bourassa venaient de prendre le pouvoir avec des idées progressistes, marquant la fin d’un long règne des «bleus». Terrebonne suivra le courant, François Paquin accède de nouveau à la mairie, mais dans un conseil minoritaire.

Les recommandations de l’étude

En décembre 1971, les urbanistes déposent leur rapport au nouveau conseil municipal. Le rapport propose un réaménagement général du quartier, par le biais de la construction d’un nouveau réseau routier, la démolition de nombreuses maisons anciennes, et en augmentant la densité de population, notamment par la construction d’habitations à loyers modiques. La proposition crée une onde de choc! Voici quelques détails.

Considérant la grande quantité de logements jugés médiocres, on propose la démolition de 79 maisons, parmi les plus anciennes du Vieux-Terrebonne, ainsi que de 130 autres bâtiments accessoires. Afin d’améliorer la fluidité de la circulation, la rue Masson sera prolongée en boulevard à quatre voies en empruntant une partie de l’emprise de la rue Saint-Joseph qui mènera jusqu’au pont. Un échangeur avec viaduc sera construit à la hauteur de la rue Saint-Louis. Un second échangeur sera aménagé devant le Collège Saint-Sacrement au coin du boulevard des Braves; le parterre et la fontaine du collège seront enlevés pour faire place à cet échangeur. Le boulevard des Braves sera prolongé le long de la rivière pour rejoindre Saint-Jean-Baptiste devant l’hôtel de ville. La petite rue Saint-François sera éliminée en bonne partie, principalement pour faire place à du stationnement. Une série de neuf tours d’habitation seront construites en rive, dont deux sur l’île des Moulins. Ainsi, le parc est privatisé pour permettre des appartements de luxe en bordure de la rivière. Pour compenser la destruction des taudis, on érigera huit HLM sur le futur boulevard  Saint-Joseph, en plus de 16 nouveaux édifices à logements.

En observant le plan ci-joint, vous serez à même d’observer toutes les autres «énormités» proposées par ces urbanistes qui, disons-le, manquaient totalement de vision.

L’impact du rapport

Le nouveau conseil municipal ne donna pas de suite à cette proposition, voyant sûrement sa réalisation comme une bombe politique dans le milieu. Mais les recommandations du rapport ont eu pour effet d’éveiller une petite élite intellectuelle qui prit d’autant plus conscience de l’importance de l’histoire et du patrimoine du Vieux-Terrebonne. Ces quelques voies «gauchistes» ont tout de même fait réfléchir le milieu. En octobre 1972, la Ville demanda au ministère des Affaires culturelles de déclarer l’île des Moulins comme arrondissement historique. Dans cette foulée, le conseiller municipal Antonio Daunais présenta un avis de règlement visant l’achat de l’île des Moulins, c’était le début d’une longue prise de conscience collective sur la valeur historique de Terrebonne. Trois ans plus tard, la Société d’histoire de la région de Terrebonne voyait le jour avec comme mission la sauvegarde du patrimoine local.

 

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Source : Rapport : Ville de Terrebonne, Programme de rénovation urbaine Zones 1-A et 1-B, décembre 1971, produit par Soudre, Latté et Morales.

Fonds de recherche de l’auteur sur l’histoire de Terrebonne.

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