Un brin d’histoire

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Par Claude Martel
Un brin d’histoire
Monument funéraire d’Aurore Gagnon, où des gens viennent encore déposer des fleurs, dans le cimetière paroissial de Fortierville. (Photo : Le Courrier Sud)

Aurore l’enfant martyre

Le 12 février 1920, Aurore Gagnon, 10 ans, meurt dans des circonstances suspectes à Sainte-Philomène-de-Fortierville. Bien que l’événement ne se déroule pas dans notre région, il sut mobiliser l’opinion publique de tout le pays.

La famille

Née le 31 mai 1909 à Sainte-Philomène-de-Fortierville, Aurore est la seconde fille de Télesphore Gagnon, cultivateur, et de Marie-Anne Caron. La famille compte deux filles et deux garçons.

En novembre 1917, le cadet des garçons, Joseph (2 ans), est trouvé mort étouffé sous une paillasse. Le coroner conclut à une mort naturelle. Peu après, Marie-Anne Caron est atteinte de tuberculose et y succombe en janvier 1918. Entre-temps, Télesphore ne pouvant s’occuper seul des enfants, Marie-Anne Houde, la veuve de son cousin, emménage avec la famille afin de donner un coup de main. Le 1er février 1918, Télesphore et Marie-Anne Houde se marient discrètement à l’église paroissiale. Les six enfants du premier lit de la nouvelle épouse se joignent à la maisonnée, mais les trois enfants de Télesphore n’arriveront qu’à l’été 1919.

Une famille dysfonctionnelle

La famille reconstituée semble perturbée, mais chacun se mêle de ses affaires! Pendant ce temps, Aurore subit les sévices corporels de sa belle-mère, qui lui fait boire de la lessive et lui inflige une brûlure grave au pied avec un tisonnier rougi. Elle est transportée à l’hôpital Hôtel-Dieu de Québec à l’automne 1919, mais on la retourne tout bonnement à la maison, où les sévices recommencent.

Mort suspecte

Le silence des proches, du voisinage, du curé et surtout du père va mener à l’inévitable : la petite Aurore ne survit pas aux mauvais traitements et meurt au bout de ses forces.

Les circonstances troublantes vont amener le docteur Albert Marois (médecin légiste de Québec) à procéder le lendemain à une autopsie dans le sous-sol de la sacristie. Il recense sur tout le corps 54 blessures résultant de coups portés. Un policier et le coroner assistent à l’autopsie. Le coroner porte des accusations de négligence et de mauvais traitements. En mars, Télesphore et Marie-Anne sont arrêtés et emprisonnés à Québec.

Les procès

Le 13 avril s’amorce le procès de Marie-Anne devant le juge Louis-Phillippe Pelletier; il dure huit jours. Le frère et la sœur d’Aurore vont raconter les mauvais traitements infligés à leur sœur, ce qui s’ajoute aux témoignages de voisins. Le 21 avril, le juge condamne Marie-Anne à la pendaison, fixée au 1er octobre suivant.

Du 23 au 28 avril, c’est le procès de Télesphore; le jury le reconnaît coupable d’homicide involontaire. Le juge J.-Alfred Désy le condamne, le 4 mai, à l’emprisonnement perpétuel, peine qu’il purge au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul (Laval).

Les suites

Bénéficiant d’une bonne conduite, Télesphore est libéré en 1925. Il retourne vivre sur sa ferme et se remarie en 1938. Pour sa part, Marie-Anne donne naissance, le 8 juillet 1920, à des jumeaux qui sont confiés à l’État. Mais la naissance des nouveau-nés éveille un sentiment de pitié dans l’opinion publique et s’ensuit une campagne de clémence. Deux jours avant la pendaison, le ministre fédéral de la Justice, l’Honorable Doherty, décide de commuer la peine en emprisonnement à vie. Elle est transférée à Kingston. Atteinte d’un cancer du sein, elle est libérée en juillet 1935 et meurt le 12 mai 1936 à Montréal.

Héritage culturel

L’événement a été fortement médiatisé. Le 21 janvier 1921, on assiste à la première d’une pièce de théâtre intitulée Aurore, l’enfant martyre. Elle est jouée pendant 30 ans, avec plus de 6 000 représentations. En 1952, elle fait l’objet d’un film culte du cinéma québécois qui sera traduit en huit langues. Une autre mouture du film paraît en 2005.

Morale de l’histoire

Malgré le fait que l’événement leva le voile sur la maltraitance des enfants, il ne mit pas fin à ce genre de pratique pour autant. La preuve, La Presse du 18 octobre 1933 titre en grosses lettres : « L’enfant martyre de Terrebonne », soulignant le décès de Rolande Paquette, 12 ans, dans des conditions similaires (voir notre chronique du 5 mars 2014). Et que dire encore du décès de la fillette de Granby à l’été 2019!

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Sources : Alonzo Leblanc, «Gagnon Aurore», dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto; «Aurore! Le mystère de l’enfant martyre», site web canadianmysteries.ca.

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